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Cercle de lecture : regards féminins sur la société américaine

Tout d’abord, merci à tous ceux qui ont participé à cette première rencontre : quarante élèves présents, les deux animatrices et une collègue retraitée.

Cette première rencontre nous a permis de présenter deux dames de la littérature américaine, représentantes l’une et l’autre de la minorité visible, Toni Morrison et Louise Erdrich.

Toni Morrison a aujourd’hui 81 ans. Née dans une famille ouvrière de quatre enfants, elle est romancière, professeure de littérature et éditrice. Ses lectures de jeune fille sont Jane Austen et Léon Tolstoï.

 

 

Louise Erdrich est née en 1954, d’un père germano-américain et d’une mère indienne de la tribu des Ojibwa (Minnesota). Elle poursuit des études d’anthropologie, publie de la poésie et écrit des romans dans lesquels elle explore la notion d’identité culturelle. Elle appartient au mouvement de la Renaissance amérindienne.  

 Quelques points communs entre ces deux dames :

  • Elles sont toutes deux inspirées par W. Faulkner, auteur d’Amérique du Nord
  • Elles intègrent l’une et l’autre la langue orale dans leurs romans
  • Leurs textes sont teintés de réalisme magique

Home de Toni Morrison

Le héros de cette histoire est Franck Money (jeu sur le nom de famille), jeune homme rentré de la guerre de Corée. Cela se passe dans les années 50. Franck vient du sud, de Géorgie et a toujours voulu quitter Lotus, la petite bourgade de son enfance où il ne se passe jamais rien. Franck est très perturbé par ce qu’il a vu durant cette guerre, la mort de deux de ses camarades partis avec lui. Il est rongé par l’alcool et la culpabilité. A son retour de la guerre, il erre, ne voulant surtout pas rentrer à Lotus et affronter les familles de ses camarades tués. Cependant, un courrier qu’il reçoit, l’informant que sa jeune soeur dont il a toujours pris soin, est mourante, va l’y contraindre.

Les lecteurs s’expriment :

– « C’est surprenant la façon de vivre des Noirs, à cette époque : la violence, la ségrégation… » – « il y a deux voix, Franck qui se raconte, et une voix extérieure, le narrateur ; ce qui est intéressant, c’est ce procédé qui alterne les voix et où la voix de Franck se permet de critiquer ou de mettre en garde la voix extérieure sur la façon dont celle-ci raconte son histoire à lui » – Pour certains lecteurs, le thème qui pour eux aborde la vie des Noirs à cette époque, « est un peu banal » – une lectrice « n’en pense pas grand chose, n’est pas rentrée dedans, car elle juge que le contenu est assez creux » – « et pourtant, le lecteur est interpellé et si le racisme est banal et banalisé, l’écriture est dense et nuancée et renvoie aux problèmes de la société américaine » – une autre lectrice « s’étonne que la soeur de Franck, Cee, n’ait pas été évoquée ; elle est pourtant un personnage central »

Toni Morrison a expliqué dans des interviews, qu’elle-même était jeune fille dans les années 50, et même si elle fréquentait une université réservée aux Noirs, elle n’avait pas conscience de la ségrégation. L’image de l’Amérique qui était diffusée à cette époque, par le biais de la publicité notamment, était une image lisse, une image de bonheur, donnant une image de la famille modèle. Ce n’est que 20 ans plus tard que Toni Morrison a pris conscience que la société dans laquelle elle vivait était profondément ségrégationniste. A-t-elle un parti-pris politique ? Oui, répond-elle, quand on aborde dans un roman, des réalités dont on ne parle pas habituellement, on est dans la politique.

– « Savez-vous qu’à cette époque, les pauvres et les Noirs servaient de cobayes, de sujets d’expériences médicales ? » – « Cee n’a pas connu la ségrégation » – « Et pourtant, elle est née sur la route, car sa famille a été chassée » –  » Au sujet de Cee et de la ségrégation, c’est plutôt que cette dernière subit la ségrégation sans la reconnaître ! Elle a toujours été protégée par son grand-frère, préservée de tout. » – « Plusieurs thèmes sont abordés dans ce roman, mais ceux de la relation frère/soeur, de la famille, de l’importance de l’enfance, sont des thèmes prégnants » – « Pourquoi revient-il à Lotus, qu’il a toujours voulu quitter ? C’est un voyage à dimension initiatique » – « Que va-t-il apprendre sur lui-même ? Il se reconstruit au cours du voyage de retour chez soi, en soi… » – « Il y a aussi les thèmes de la culpabilité par rapport à la guerre, à ses copains, à sa soeur… »

Retrouvez des entretiens et interviews avec Toni Morrisson :

 Lecture d’un extrait deHome

A l’occasion du festival América : entretien avec Toni Morrison

Toni Morrison parle de ses romans et de New-York

Toni Morrison sur France5

Le jeu des ombres de Louise Erdrich 

L’histoire nous raconte une famille amérindienne composée d’Irène, la mère, de Gil, le père, et de leurs trois enfants, deux garçons et une fille. Gil est peintre, artiste reconnu, ayant pour seul sujet et pour seul modèle, Irène América, sa femme. Irène écrit depuit plusieurs années un journal intime. Lorsqu’elle découvre que son mari lit son journal en cachette, elle va imaginer un stratagème : tout en continuant à raconter ce qu’elle veut, dans ce premier carnet, celui lu par Gil, elle va ouvrir un second journal, le vrai, à l’abri dans le coffre d’une banque, auquel elle seule aura accès.

C’est ainsi que nous avons accès à l’histoire de leur couple, au travers de ce dispositif narratif particulier, qui adopte à la fois une voix double, celle des deux carnets, et à la fois une voix extérieure très impliquée, dont on va comprendre de qui elle vient, à la toute fin du roman.

Les lecteurs s’expriment :

–  » J’ai du mal avec cette écriture. Il y manque des mots. Mais j’ai bien aimé l’idée des deux journaux et ce qu’ils laissent croire… » – « C’est une histoire de soumission, de manipulation… Mais qui est soumis, Irène ? Qui manipule l’autre ? » – « On rentre dans l’intimité de l’artiste, dans l’intimité du processus de création artistique. C’est un livre amer » – « C’est un théâtre, celui de la vie de famille. C’est un jeu, celui des dépendances, de l’hypocrisie, des manipulations, des soumissions » – « On a affaire au pouvoir des mots, au pouvoir de l’histoire qui raconte, nourrie de réalités, qui produit des effets, qui manipule » – « C’est l’histoire de ce couple, certe, mais c’est aussi l’histoire des ravages que cela va causer sur leurs enfants, des traumatismes présents et à venir  » – « Rappelons que la quête d’identité reste le point phare des écrits de Louise Erdrich »

Retrouvez quelques documents :

 

A l’occasion de la sortie du livre « Le jeu des ombres »

Rencontre avec Louise Erdrich et Naomi Fontaine

Pour en savoir plus, quelques articles à consulter :

L’Amérique de Toni Morrison dans Le matricule des Anges, n°137, octobre 2012

Toni Morrison, une belle idée de l’Amérique dans Télérama, n°3267, 25 août 2012

Little Big Dame dans Télérama, n°3271, 22 septembre 2012